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Au cœur des Doukkala d’étranges pyramides : les tazotas



Au cœur des Doukkala  d’étranges pyramides : les tazotas
Le pays est plat, de ce côté-ci des Doukala ; la terre est rouge, comme la latérite soudanaise, ou brune comme le limon du Nil. Et de loin en loin, près d’un douar ou dans un champ, des monticules pierreux, coniques ou rectangulaires. Comme des petites pyramides au toit arrondi…Partout on devine des pierres, des pierres…à perte de vue, d’un calcaire blanchâtre ou roux...comme de la pierre à chaux. Mais ici, dans cette plaine, c’est une plaie. Et jadis, c’était pire : la charrue avait du mal à passer, le blé et le maïs à pousser. Alors, il a fallu épierrer.Mais comment débarrasser les champs de ces croûtes, sans moyens adéquats ? Le paysan arrachera donc lui-même ces pierres à la sueur de ses muscles et souvent à main nue. Que faire ensuite des roches collectées ? On érigera d’abord des murets pour séparer les parcelles de terrain, on fera des clôtures pour les douars, ou des enclos pour le bétail. Et pour le reste, pour ces tonnes, ces mètres cubes de pierres qui essaiment à l’infini les champs ? Alors, l’idée est venue : on en fera des tazotas, ces pyramides miniatures que l’on voit ici et là. Des cabanes à berger ? Des greniers à blé, à maïs ou à foin ? Des étables ou des habitations ? Mais qui en a eu le premier l’idée ? On ne le saura sans doute jamais. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on n’en trouve que dans cette région-là du Maroc, dans l’arrière pays d’El Jadida, d’Azemmour et de Jorf Lasfar. La racine du mot tazota serait d’origine berbère, tiré, dit-on, de tazudëa qui voudrait dire bol…Ne dit-on pas aussi en espagnol « una tasota de café » ! Toujours est-il que ces tazotas sont en forme de bol renversé et ont presque toutes la même forme tronconique. D’ailleurs, pourquoi ce modèle et pas un autre, que l’on retrouve dans les fours des potiers, à Sebt Douib, pas loin de Jorf Lasfar. Mais il y a aussi quelques ressemblances avec des constructions similaires dans le bassin méditerranéen : dans le sud de la France, dans le Vaucluse notamment, en Grèce, dans l’île de Zakynthos, en Croatie et en Italie, surtout dans les Abruzzes et dans les Pouilles.
Leur originalité : des pierres sèches, c’est-à-dire assemblées sans mortier ni ciment. L’édification de telles structures était empirique : point de fondation. Un cercle dessiné à terre représentait la surface intérieure, et à partir de cette ligne, les pierres étaient empilées, légèrement inclinées vers l’extérieur. Ce système, assure-t-on, empêcherait tout risque d’effondrement à l’intérieur et la pluie de pénétrer dans l’édifice. Ce qui est remarquable aussi, c’est qu’aucune trace de « coup de sabre » n’a été trouvée sur les pierres utilisées. La bonne pierre à la bonne place.
D’après leur morphologie, les tazotas se distinguent en deux groupes : celles constituées d’un seul gradin, et celles à deux gradins superposés. Certaines sont de forme cônique, d’autres rectangulaires. Les parois ont entre 1,20 et 2,5 mètres d’épaisseur avec une entrée trapézoïdale et une fenêtre juste au dessus, ce qui donne à l’édifice un aspect trapu, mais harmonieux. Un ou deux escaliers, suivant le cas, donnent accès au premier étage, à un chemin de ronde, comme une coursive qui permet au paysan d’introduire par la fenêtre le foin à l’intérieur de la tazota ; mais aussi d’y faire sécher au soleil aliments et lessive. Et puis, de là-haut, on pouvait également surveiller les alentours, ou appeler au fond du bled en cas de besoin.
Les traditions orales recueillies auprès des habitants des douars voisins font remonter ces constructions à la première moitié du XXéme siècle.
En tous cas, il en existe une preuve irréfutable dans un site extraordinaire situé au douar Rouahla, à Ouled Bouaziz, près de Sebt Douib et propriété des héritiers de feu Hadj Med Moundib. Constitué de sept tazotas regroupées dans un même et vaste enclos, faisant face à la maison de maître, ce grandiose ensemble est unique au Maroc. Cinq tazotas servant de greniers, à deux gradins superposés et accolées l’une à l’autre, et deux autres édifices à trois gradins, (exemples extrêmement rares), destinés à abriter les animaux. Cette cour de ferme originale avec ses granges et ses écuries, a été bâtie en 1922, du temps du Moqadem Mohamed Chiadmi, grand propriétaire terrien, comme l’indique une date gravée dans la pierre de sa vaste demeure, aujourd’hui en vestiges. Un véritable patrimoine à préserver … et à honorer.
Comme le sont aussi les autres tazotas éparpillées dans la région des Doukkala. D’autant qu’il est plus facile de construire, pour abriter chèvres ou chaumes, un cube en béton ou en briques, qu’un cône en pierres arrachées à la terre. Les derniers maâlems ont pratiquement disparu et avec eux, leur savoir faire. Ainsi cet art architectural vernaculaire aura vécu et disparaîtra à jamais si n’est pas ressentie par les principaux acteurs concernés, l’urgente et impérieuse nécessité de transcrire, par écrit ou par film, les différentes étapes qui ont mené à la construction de ces véritables trésors ruraux.


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